17 juillet 2008
Parce que maintenant, je n'ai plus peur des chiens lorsque je cours
Un grand philosophe français, Sacha Distel faisait il y a quelques années l'apologie d'une alimentation très en vogue à l'heure actuelle en parlant de pommes, de poires et de scoubidous (bidous, ha...), laissant déjà présager de ce qu'allait être l'avenir de ses nombreux fans, à savoir ne plus pouvoir avaler comme seule nourriture que les fruits en question après qu'une sympathique auxiliaire de vie les ait précautionneusement passés au mixeur. L'addiction au viagra en plus, les scoubidous en moins.
On pouvait alors se laisser aller à croire en une retraite paisible, loin de toute contrariété et autres jeunes racailles n'en voulant qu'à son sac à main.
A mille lieues de ce qui se fait aujourd'hui. Car dans une chambre double insalubre d'un service de gériatrie, personne ne vous entend crier (Oui, deux posts de suite que je la case celle-là, je l'aime bien. Faudra t'habituer à la voir décliner à tout bout de champ)...
Tout commence par la sonnerie du réveil le matin, à six heures, comme du temps où il fallait se lever pour aller à la mine l'usine gagner de quoi payer des mistrals gagnants au gamin dont la seule aspiration était de devenir un hippie, un junkie ou pire encore, un étrange mélange des deux à savoir un rocker portant un cuir noir pour se donner mauvais genre.
Là, sur la table de nuit, entre le réveil Radiola lui aussi fatigué et la photo des noces d'or qui prend la poussière (un peu comme l'institution du mariage dans son ensemble d'ailleurs) se dresse fièrement le plus fidele des compagnon. Depuis son écrin de verre, il me fait agréablement commencer la journée en m'offrant un sourire désintéressé avant que je ne m'en saisisse delicatement pour le mettre en bouche. Et ce petit arrière gout de Steradent n'y change rien, je l'aime ce dentier!
Le premier pied posé à terre et les douleurs articulaires associées me rappellent hélas que mes membres n'ont malheureusement plus leur vigeur d'antant. En même temps, quand à mon âge au réveil on a mal nulle part, c'est qu'on est mort.
La journée commence sur les chapeaux de roue avec deux biscottes beurrées follement trempées dans du Régilait en se déléctant de cette formidable émission qu'est Télématin, peut-être l'une des dernières émissions intellectuelles du service public avec Les Zamours (ce Tex c'est un peu le Louis de Funès des temps modernes, en un peu moins raffiné...). Et sans doute l'un de mes derniers plaisirs télévisuels intenses depuis l'arrêt de Pyramide et la mise à la retraite forcée du pétillant Patrice Lafont.
Vient ensuite le moment délicat de la douche où il s'agit de faire attention en montant dans la baignoir, histoire de ne pas rapidement satisfaire cette ribambelle de petits cons qui n'en veulent qu'à mon héritage en me fracassant malencontreusement le crane sur l'émail ou en jouant les Claude François de bas étage en tentant d'optimiser le temps en mélant douche et rasage au philishave modèle 1971 (le modèle filaire, non étanche et dépourvu de prise de terre. On a le goût du risque ou on ne l'a pas).
Frais, dispo et parré d'une cravate, d'une chemise ou d'un sous-pull marron et d'une veste qui feraient palir d'envie Horst Tapper (Alias l'acteur incarnant Derrick, jeune inculte), me voilà prêt à affronter la jungle urbaine... et à traverser la rue pour aller faire mes emplettes au Petit Casino. Là, alors que nous sommes à l'heure de pointe où les actifs vont emmenés leurs enfants à l'école avant de courir au bureau, je leur montre quel bonheur ils auront à être vieux et intouchable. Et c'est avec un plaisir non dissimulé que je mets quinze minutes à traverser avec ma canne à seulement dix mètres du passage piéton le plus proche et justement au moment où le "petit bonhomme" est au rouge, histoire qu'ils aient bien le temps d'admirer mes nouveaux mocassins à pompons achetés sous Mitterand.
Le gérant du petit Casino m'accueille certes à bras ouverts mais n'a hélas pas le temps de m'aider quand je lui demande de me sortir du sommet du rayon un paquet de croquettes friskies qu'il aura pourtant l'audace de me vendre au prix auquel s'échange un rein sain sur le marché noir des organes humains. Ainsi, lorsque je sors de l'échoppe en le saluant et en le remerciant d'avoir pris en un panier de course l'équivalent du tiers de mon minimum vieillesse, je ne peux m'empecher d'avoir un pincement au coeur alors que celui-ci ne me jette pas un regard, trop occupé qu'il est à draguer la factrice venue s'accoquiner comme chaque matin depuis que son Mari la trompe avec le boucher. C'est aussi ca être vieux, il 'y a pas besoin d'acheter Voici, les potins du quartier suffisent amplement à nous divertir.
10h20. Me voilà rentré. Le pendule de la comtoise égraine les secondes avec un son envoutant. Il ne me reste plus qu'à m'installer devant la télé et à attendre patiemment que le temps passe, aidé en cela par la présence bienveillante de France 3 et de son journal régional consacré à la fête du boudin à Sucrey-les-Frèzes, du 13h de Tf1 et de son Jean-Pierre Pernaut terrifiant lorsqu'il parle des jeunes de banlieue, de Rex et de son générique digne d'une série B argentine et milles autres programmes tous aussi merveilleux que soporifiques.
Vers 19h parfois, le téléphone me réveille et ce qui pour moi sonnait comme l'espoir d'entendre mon petit fils appeler pour me quémander un peu d'argent disparait rapidement au profit d'un téléconseiller bien décidé à me vendre un adoucisseur d'eau, un appartement en multi-propriété ou pire: un abonnement de téléphone portable quand je ne me suis pas encore mis au minitel...
Là, Youki, mon teckel (le même que Paris Hilton, oui, en dépit de ce que je t'ai dit tout à l'heure, j'achète quand même Voici, ca fait travailler ma mémoire de me rappeller qui couche avec qui) me regarde avec ses grands yeux devant lesquels je fonds irrémédiablement pour que je le sorte. Et comme à l'accoutumée, je m'execute.
Mais ce soir, ce n'était pas vraiment comme d'habitude. Au coin de la rue, j'ai manqué de me faire renverser par un grand échalat qui marchait, s'astreignant sans doute aux quelques minutes de marche récuperatrice obligatoire après avoir fait son footing. Il cheminait nonchalament, dans sa tenue de sport accentuant ses airs de géant, en nage, le regard comme perdu du fait de l'état second dans lequel le maintenaient les endorphines. Il m'a regardé avec stupéfaction, comme soulagé d'avoir éviter de malmener un charmant monsieur au sourire malicieux et au dos vouté qui promène avec tendresse son teckel aussi grand qu'une de ses chaussures de Running. Là, Youki s'est rué sur lui sans raison particulière et lui a fait la fête. Je les ai regardé en souriant. Pour la forme, je me suis excusé en rappellant mon chien sans pour autant insufler à la phrase ce souspon d'autorité qui l'aurait fait revenir immédiatement, trop amusé de le voir faire à un autre cette démonstration de joie qu'habituellement il me réserve.
Là, contre toute attente (les jeunes d'aujourd'hui, ils s'en foutent de tout, même des chiens tout mignons) le jeune homme s'est baissé pour caresser Youki et de sa voix la plus rassurante m'a dit:
- Il n'y a pas de mal Monsieur. Rencontrer un chien qui aime les joggeurs est un fait assez rare pour être souligné.
J'ai souris, à nouveau, il a d'ailleurs du croire qu'il s'agissait pour moi d'un état permanent, comme si mon visage marqué par le temps ne pouvait afficher d'autre expression. Seulement, en se relevant, il sembla croire que ce n'était pas à lui que je souriais. Mais à Youki, comme emerveillé par celui qui était désormais ma seule raison de vivre.
Alors qu'il s'éloignait en lancant un "Bonne soirée Monsieur" que je lui retournas poliment, il sembla s'interroger sur ma vie. Il se disait sans doute que j'avais du travaillé toute ma vie, que j'avais eu le bonheur d'avoir des enfants qui désormais ne me regardaient plus. Que j'avais sans doute perdu ma femme et quelque part "mon monde" et que ce fragile tekel représentait désormais tout ce pour quoi je continuais à me lever chaque matin. La seule et unique chose qui en dehors de la force de l'habitude me poussait à me raser de près, à choisir avec soin et coordonner mes vetements , à sortir de chez moi, à vivre tout simplement.
Il me semble avoir vu dans les yeux de ce jeune homme cette gène que j'eu moi même à son âge dans des circonstances quelque peu comparables, cette terrible constatation que le temps n'arrangeait rien et ce refus catégorique de vieillir. J'ai cru plus jeune que je le voulais, pour voir enfin de quoi serait fait demain, avoir la maturité nécéssaire à l'appréciation de cette formidable aventure qu'est la vie. Mais c'était faux.
Ne va pas croire que j'ai peur de la mort, à mon âge (comme au sien d'ailleurs) ca serait quand même dommage. Reste que tout comme moi, il ne veut pas vieillir, il ne veut pas finir seul et ne l'avait sans doute jamais réalisé avant ce soir de Juillet. Et finir par être loin de ceux qu'il aime, par la force des choses. Il ne le veut pas, étant pourtant conscient du fait qu'il n'aura pas le choix...
Parce que lorsqu'on considère tout ce que l'on pourrait manquer en disparaissant prématurement, vieillir reste un moindre mal. Et la seule et unique façon d'être sur d'avoir fait son possible pour mordre la vie à pleine dents. Tout du moins du temps où l'on en avait encore...
